Taïwan, une démocratie face à la Chine
Le Cavalier Bleu Editions
Tallandier, 2026

Directeur de recherche émérite au CNRS et professeur à l’Université baptiste de Hongkong, Jean-Pierre Cabestan est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Chine populaire, dont ceux sur son système politique font autorité. Dans son nouvel opus, il conte d’abord l’histoire singulière de l’ancienne Formose et de la progressive sinisation d’une terre à l’origine société tribale de peuples austronésiens, sa « découverte » par les Portugais au XVIe siècle, puis sa colonisation partielle par les Hollandais au suivant, chassés ultérieurement par le célèbre Koxinga. Tandis que s’accélère l’immigration venue du continent, notamment des provinces du Fujian et du Guangdong, l’île devient préfecture puis province (1885) de l’Empire chinois, bientôt objet de convoitises de la Grande-Bretagne et de la France, qui tente en vain d’y débarquer des troupes. Occupée par l’empire du Soleil levant à partir de 1895, Taïwan – contrainte de se japoniser – se transforme profondément, économiquement et culturellement. 1945 voit la restauration de la souveraineté chinoise ; quatre ans plus tard, le gouvernement nationaliste d’un Chiang Kai-shek vaincu y trouve refuge : l’arrivée d’un million de continentaux modifie radicalement la société. Sauvée d’une réunification, prévue par les traités, avec la nouvelle République populaire de Chine par la guerre de Corée, l’île devient un modèle de développement et se libéralise politiquement à la fin des années 1980 quand est levée la loi martiale. 2000 voit la première alternance démocratique : le Parti nationaliste (Guomindang) doit céder la place au nouveau Democratic Progressive Party (DPP) ; elle se poursuit sur fond de polarisation croissante de la vie politique.
Une importante classe moyenne éduquée, une économie de haute technologie à forte croissance – Taïwan a lancé la Silicon Valley asiatique -, le « porte-avion insubmersible de l’Amérique face à la Chine » gère habilement les crises – financières, sanitaires et autres -. Entre 1980 et 2025, le PIB nominal est multiplié par 20 (en parité de pouvoir d’achat, il dépasse celui de la France !) et la pauvreté y demeure quasi inexistante… La 22e économie mondiale et 16e exportateur base cette prospérité sur industrie et services, mais demeure vulnérable au continent. Et plus encore à l’extérieur regardant énergie – après une improbable sortie du nucléaire -, alimentation, minerais critiques, auxquels s’ajoute un déficit hydrique majeur. C’est une société sinophone et, selon notre auteur, « progressiste », où l’État a construit la nation et qui affirme une identité propre (60% des habitants se déclarent d’abord « taïwanais » et, quant à une éventuelle réunification avec la RPC, 90% favorables au statu quo), par ailleurs dotée d’un soft power dont le principal instrument est le cinéma. Elle a bien du mal à se départir de ses tares traditionnelles – corruption, phénomènes mafieux – mais demeure bien plus fragilisée par le taux de fécondité le plus faible d’Asie.
Guomindang et DPP se divisent sur un axe unification/indépendance. Le premier demeure attaché au principe « d’une seule Chine » – fondement du Consensus de 1992 -, rejeté par le second. Non sans ambiguïtés dans les deux camps, sur fond de statut international indéterminé et contesté. Seuls douze micro-États reconnaissent aujourd’hui diplomatiquement Taibei, ce qui n’empêche point des relations non-officielles et pragmatiques avec de nombreux pays, notamment d’Asie du Sud-Est, région qui dans l’ensemble colle à la position de Beijing sur Taïwan. Le Taïwan Relations Act (1979) organise toujours les rapports officieux entre États-Unis et « peuple de Taïwan », avec obligation de lui livrer des armes défensives, et une « ambiguïté stratégique » qui a prévalu jusqu’à la seconde présidence Trump. Alors que le Parti nationaliste ne se prononce pas pour l’unification mais la coopération, avec l’élection en 2024 à la présidence taïwanaise de Lai Ching-te (DPP), les relations se dégradent avec la République populaire ? Même si demeurent importants les rapports économiques entre les deux rives du détroit. Le Parti communiste chinois quant à lui privilégie « réunification pacifique » et opérations en zone grise, une très coûteuse guerre entre frères ennemis n’est toutefois pas à exclure. J.-P. Cabestan en recense les cinq scenarii, mais blocus ou quarantaine de l’île sont les deux options les plus probables, la seconde moins dangereuse pour Beijing, plus compliquée pour Taibei. L’île renforce et modernise sa défense mais se heurte au faible nombre d’appelés tandis qu’à peine 77% des postes d’engagés sont pourvus et que fait désormais question l’engagement sécuritaire des États-Unis, dont tardent les ventes d’armes, même s’il en va de la Pax America dans la région. Avec notamment la fameuse entreprise TSMC, leader mondial des semi-conducteurs (60% de la production et 90% pour les plus avancés, 15% du PIB de l’île) celle-ci y voit un « bouclier de silicium » aujourd’hui secoué par le président américain qui exige des délocalisations vers l’America First… Quoi qu’il en soit, conclut Jean-Pierre Cabestan, l’indépendance formelle de l’île est impossible.
Ce dernier prend soin de préciser en introduction de l’ouvrage sa relation « étroite et personnelle avec Taïwan », et en conclusion son opinion sur la réunification avec le continent. Une démarche aussi honnête que rarissime chez un universitaire, dont ses pairs pourraient utilement prendre de la graine. Et non moins s’inspirer, loin du manichéisme simpliste qui leur est si cher, d’un texte notable par sa rigueur et la richesse de l’information.

Réagir