Pourquoi la Chine dominera le XXIe siècle. Civilisation matérielle et primat des forces productives
Robin RIVATON
2026

L’ouvrage, explique l’auteur, entrepreneur dans la technologie, « a fait le choix de ne pas traiter les aspects politiques. Non pas parce que ces préoccupations sont insignifiantes, mais parce qu’il est temps de séparer les deux. Il est trop confortable de ne pas regarder la façon dont la Chine façonne la civilisation matérielle chère à Braudel en décrétant la supériorité morale de la démocratie libérale ». Entre la République populaire et les Européens, la défiance est désormais bien installée. Avec un environnement informationnel toujours plus restreint, la compréhension mutuelle est à son point le plus bas : la Chine manque de capteurs pour voir États-Unis et Europe autrement qu’à travers des caricatures, tandis que dans les capitales occidentales, les mêmes antiennes sont répétées à l’envi. Les vidéos spectaculaires circulent, laudatives ou dépréciatives, comme si quelques minutes pouvaient résumer un pays immense et complexe. Il offre à voir un syncrétisme alliant interventionnisme et concurrence maximale, rationalité de la planification et irrationalité des bulles, des traits du modèle étatique français des années 1950-1970 plus une concurrence darwinienne entre entreprises, entre collectivités locales ainsi qu’une méfiance totale à l’égard de la finance internationale. L’acharnement au travail a sorti les Chinois de la pauvreté, transformé en création de richesse pour les ménages par l’environnement institutionnel mis en place par un Parti communiste ayant conservé de Marx l’obsession de la production matérielle et mis entre parenthèses son projet d’émancipation sociale. L’Europe semble incapable de digérer ce nouveau modèle de développement et de comprendre qu’il constitue une menace ; l’idée que la Chine ne réussira pas sans réforme politique y est encore vivace, mais elle est sans issue, tout comme celle que le modèle économique est indissociable du système de gouvernance. La Chine est gouvernée par une machine organisationnelle.
Maîtrise et montée en gamme des chaînes de valeur, autonomie stratégique, effets d’échelle et marché unifié, normalisation et standardisation (programme China Standards 2025) : la Chine est une économie productiviste. Leader (entre autres) des semi-conducteurs, drones et véhicules électriques, elle produit toujours 65% des clous et 47% des textiles mondiaux … Des succès appuyés sur des stratégies de très long terme.
Une incroyable accumulation de capital fixe, l’immatériel comme catalyseur, une civilisation matérielle : la Chine est une économie matérialiste. Le pays est déterminé à préserver une allocation efficace du capital en privilégiant une « croissance de haute qualité », au service du plus grand mouvement de population de l’histoire, et dont l’objectif est l’amélioration des conditions de vie des ménages. A l’heure où l’IA irrigue tout, il a dépassé l’ère de la copie, pâtit d’une consommation intérieure qui ne représente que 40% du PIB et a mis sur pied un État social réel, mais relativement mince.
Un usage précautionneux du protectionnisme, des entreprises publiques par dizaines de milliers, un secteur manufacturier largement dominé par les entreprises privées, des collectivités territoriales mises en concurrence, notamment en matière de croissance économique, un phénomène d’involution : la Chine est une économie concurrentielle. Sous Xi Jinping, l’emprise du Parti sur les entreprises publiques d’Etat (1/4 du PIB) s’est considérablement renforcée. Mais le secteur privé joue un rôle majeur dans l’insertion au sein de l’économie mondiale – il représente plus de la moitié des recettes fiscales, du commerce extérieur, 70% de l’innovation, 80% de l’emploi urbain -. Un colossal secteur manufacturier, à l’automation accélérée et fort de l’agilité d’une myriade de sous-traitants en est l’atout majeur… mais les dérives ne manquent pas : fraudes, bulle foncière, surinvestissements mimétiques, entreprises zombies et surcapacités générant dumping et déflation.
Superpuissance de liquidité à très forte épargne domestique, orientant le crédit, pilotant l’investissement et maintenant sous contrôle l’intégration financière : la Chine est une économie anti capitalistes. On peut adorer le capital et se méfier du capitalisme… Le secteur financier – cryptoactifs compris – est sous surveillance d’un Etat luttant sans cesse contre spéculation et phénomènes de bulle, les changes sont contrôlés, l’épargnant réprimé, d’où une vaste « finance de l’ombre ». La Chine (1/5e de l’activité économique mondiale) finance aussi la planète et s’emploie en la matière à mettre en place sa propre infrastructure.
La République populaire cherche une voie permettant l’accès à la richesse et à la puissance d’une manière authentiquement chinoise et objectivement efficace. Elle dispose pour ce faire de trois atouts : le premier : un niveau de confiance, vertical et horizontal. Le second : la perception d’équité et de finalité du système (le sentiment que l’architecture institutionnelle produit effectivement du progrès et des opportunités, même si demeurent visibles les inégalités), avec un taux de confiance ou de satisfaction envers le gouvernement central très au-dessus de ceux observés dans l’Union européenne ou aux États-Unis. Le troisième : État-civilisation qui se vit dans une continuité plurimillénaire, la Chine croit encore en son avenir collectif. Son principal défi sera la démographie. La Chine dominera-t-elle le XXIe siècle ainsi que l’affirme R. Rivaton ? A voir. L’ascension du pays n’est pas un miracle, c’est un système : une approche honnête des succès de ce modèle économique, de ses limites aussi, doit nous permettre de conjurer notre propre déclin, même si l’introspection est douloureuse.
L’ouvrage, qui ne brille pas par son souci didactique, présente une impression bâclée, de nombreuses fautes d’orthographe et de syntaxe, avec ici ou là des propositions inachevées ; y abondent les acronymes abscons, dont une liste fait cruellement défaut, et de nombreux passages au sabir inintelligible pour le non initié (« Ce groupe de compétiteurs… ont multiplié les innovations incrémentales : augmentation de la compression de la KV-cache pour réduire la RAM d’inférence, couplée à des kernels type Flash-Attention ; distillation agressive et Mixture-of-Experts activés partiellement pour abaisser le coût par token ; allongement du contexte par réglages RoPE/NTK-aware (interpolation, base tuning) sans devoir réentraîner intégralement ; optimisations du chemin d’inférence et décodage spéculatif pour accélérer le traitement »)… Mais ces travers ne sauraient décourager le lecteur, qui a en mains, sur le sujet, un livre unique en langue française : 444 pages de faits. Ou la Chine comme vous ne l’avez jamais lue.

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