Quand la Chine dépasse le monde
Revue Défense Nationale
Été 2026 n° 892

Ceux qui en France parcourent la Chine depuis des décennies, y voient ce qu’ils voient et le disent – une spectaculaire et protéiforme montée en puissance – sont d’ordinaire vilipendés par la doxa médiatico-politique : chroniqueurs d’un pays Potemkine, crédules abusés par la propagande du Parti communiste voire aficionados du despotisme numérique asiatique… Ils liront donc avec gourmandise cette dernière livraison de la Revue Défense Nationale, coordonnée par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, qui entend dépasser les lectures strictement théoriques et idéologiques pour interroger la forme que prend la puissance au XXIe siècle, et se demander ce qu’elle exige de nous. Diplomatie (Asie centrale et du Sud-Est, Europe) d’un pays principal soutien du « multilatéralisme onusien », nucléaire, semi-conducteurs, hydroélectricité, ferroviaire, construction navale, innovation militaire, souveraineté numérique… les contributeurs passent en revue nombre d’attributs de cette puissance plus installée qu’émergente. Y compris dans des domaines moins attendus, du déploiement à l’étranger de l’enseignement technique et professionnel chinois aux explorations sous-marines dans le Pacifique en passant par la météo. Sans omettre la stratégie de la République populaire à l’endroit de Taïwan, décrite comme contestation permanente de la souveraineté.
Quelques articles retiennent particulièrement l’attention. Le laboratoire chinois de la science mondiale de Stéphanie Balme rappelle que la science est en Chine au service de la puissance nationale : une recherche à l’avant-garde de la production planétaire des connaissances pour un État « développemental », techno-nationaliste. Cette performance repose sur des effets d’échelle et d’intensité, des investissements massifs, une capacité à transformer en applications industrielles et commerciales les innovations de rupture étrangères, favorisée par investissements directs étrangers et transferts de technologie, une fuite des cerveaux devenue reflux de compétences, un haut niveau d’acceptabilité sociale de l’innovation technologique. Un « colbertisme high-tech » ou « capitalisme scientifique-technologique à la chinoise » qui avec l’IA produit désormais des modèles fondamentaux autonomes et compétitifs de niveau mondial. Quid de la soutenabilité économique et politique de ce modèle ? « La Chine, écrit l’auteur, offre à voir peut-être le premier cas de ces modèles techno-scientifiques performants qui prospèrent précisément en raison de l’autoritarisme qui les régule » …
Dans Semi–conducteurs : le marathon chinois, Mathieu Duchâtel affirme que si le 15e Plan chinois vise la maîtrise complète des chaînes de production en amont, les semi-conducteurs – au cœur de la rivalité sino-américaine – sont le principal échec du plan Made in China 2025 : les supercalculateurs chinois, essentiels à la conception des systèmes d’armes complexes ou aux simulations nucléaires, restent en retrait par rapport à leurs équivalents américains. Mais la riposte chinoise sur les matériaux stratégiques n’a pas été sans effet… La souveraineté numérique chinoise vise elle, selon Yves Auffret, à redéfinir les équilibres technologiques et normatifs mondiaux. Alternative à l’hégémonie des États-Unis, la Route numérique de la soie exporte depuis 2017 le modèle de Beijing en matière d’infrastructures et de services. IA, 5/6 G, quantique, nouveaux matériaux… Le plan China Standards 2025 entend faire du pays le leader mondial des normes en 2035. Avec des succès – ASEAN, BRICS… – et des résistances (Union européenne).
Analysant la stratégie chinoise de « synergie calcul–électricité », Nowmay Opalinsky observe que le président Xi est d’accord avec Sam Altman affirmant que « les deux monnaies du futur sont le calcul et l’énergie » : le pays est la seconde puissance mondiale de calcul et s’emploie à rapprocher ses infrastructures de calcul des zones de production énergétique pour soutenir l’essor d’une IA qui exige électricité abondante, stable et bon marché : « les données sont à l’Est, le calcul est à l’Ouest ». Avec l’éolien et le photovoltaïque représentant 16% de la production électrique, la Chine, par ailleurs puissance hydroélectrique, voit son IA « décarbonée » en potentiel levier d’influence au-delà des frontières, elle qui disposera bientôt du premier parc mondial de réacteurs nucléaires (55 en service, 35 en construction).
La Chine s’installe ainsi au premier rang des puissances mondiales : c’est l’un des faits majeurs de notre temps stratégique. Ni simple puissance de statu quo, ni puissance révisionniste au sens classique, elle oblige à revoir en la matière nos catégories et met à l’épreuve les présupposés sur lesquels nous avons vécu (accumuler de la puissance sans libéralisation politique, exercer une attraction internationale sans se réclamer du modèle occidental). Faut-il ne voir en elle qu’une menace ? A la fois rival, compétiteur, partenaire indispensable, elle n’est pas soluble dans les catégories familières de l’ennemi. Contrairement à ce qu’entendent encore privilégier certains récits occidentaux, cette Chine n’est plus uniquement perçue comme une puissance menaçante, mais aussi comme partenaire de développement « qui ne juge pas ». « Notre capacité à innover, avertit Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la RDN, est plus que jamais un critère de quasi survie de notre modèle si l’on veut éviter de devenir juste un vaste musée à ciel ouvert pour les touristes chinois… Investir dans l’avenir est LA condition afin de ne pas subir demain une étrange défaite de plus ».

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