Shanghai 1937 Robert Jacquinot, précurseur oublié de l’aide humanitaire
Gingko Editeur – septembre 2026

Honoré en Chine, parfois cité encore dans le monde anglo-saxon, Robert Jacquinot n’a jamais bénéficié, en France, de la reconnaissance que son action aurait méritée. Aussi, le livre de Jean-Luc Pinol est bienvenu, même si sa lecture n’est pas aisée.
Robert Jacquinot, jésuite né en 1878 à Saintes dans une pieuse famille de militaires, avait déjà perdu tous les membres de sa famille lorsqu’après quelques années de prêtrise en France, il fut envoyé en Chine en 1913. En l’absence de liens personnels et donc de correspondances, son itinéraire se déduit de divers documents. Mais l’auteur peine à s’en extraire. C’est donc assez laborieusement que l’on suit le parcours qui conduit Jacquinot de l’Angleterre et de Jersey où il a effectué son noviciat jusqu’à Shanghai. Il y est affecté à la mission installée dans le quartier alors périphérique de Xujiahui (Zikawei en shanghaien), autour de la cathédrale Saint-Ignace qui vient d’être achevée.
On confie à Jacquinot des missions de catéchèse et d’enseignement. Le site est proche de marais humides, malsains, mais, depuis 1873, une statue de la Vierge y a été érigée en protection et réalise des miracles. C’est en préparant, avec des élèves, des pétards pour le pèlerinage annuel que le père Jacquinot est victime d’un grave accident qui lui fait perdre la main droite. L’amputation ne diminue pas le dynamisme du père qui continue de sillonner la Shanghai chrétienne et noue des relations avec toutes les communautés mais aussi avec les autorités de la municipalité.
Lorsqu’en 1920 de graves inondations frappent la région, son investissement porte ses fruits : Robert Jacquinot devient l’un des membres du comité de lutte contre la famine, puis son président. Les liens ainsi tissés avec les autres Occidentaux mais aussi avec les Chinois, représentants de la municipalité ou commerçants, s’avèreront bien utiles, sept ans plus tard, lors des affrontements entre Guomindang et communistes que Malraux retrace dans La condition humaine. A bien des égards, le moment a été décisif pour la suite. Jacquinot parvient en effet à négocier avec les belligérants et rapatrie à l’abri les enfants d’un internat chrétien ainsi que d’autres réfugiés. Sa réputation est faite.
Jacquinot poursuit son engagement humanitaire en parvenant à mobiliser de très importantes ressources en faveur des sinistrés lors des crues catastrophiques du Yangzi en 1931. Son réseau de relations ne cesse de s’étendre et de se renforcer d’autant plus qu’il sait, avant l’heure, communiquer. Il se fait ainsi accompagner d’un opérateur de Pathé cinéma lors de ses déplacements dans le Jiangsu inondé, considérant à juste titre que l’image aide à mobiliser les dons.
Lorsqu’après Moukden, début 1932, les soldats japonais atteignent les rives du Yangzi a lieu la première bataille pour Shanghai. Fort de son aura et utilisant tout son charisme, Jacquinot parvient à obtenir du Japon une trêve de quatre heures qui permet de sauver 2 à 3000 réfugiés pris au piège des combats dans la concession internationale. Albert Londres, présent sur place raconte l’action du prêtre et le fait connaître en France.
Après le cessez-le-feu obtenu à Genève, un calme provisoire revient à Shanghai. Jacquinot qui a reçu une nouvelle affectation et a quitté la mission pour la concession française reprend son combat en faveur des sinistrés victimes des crues. Ces activités, avec la collecte de dons, l’organisation des secours le mobilisent tout entier, ce qui n’est pas sans lui valoir quelques conflits avec ses supérieurs. C’est donc un jésuite peu soutenu par sa hiérarchie mais connu et apprécié de ceux qui comptent dans la municipalité qui va révéler toutes ses capacités lors de la seconde bataille de Shanghai.
Cette dernière débute à l’été 1937 et va durer des mois, prenant au piège la population civile. Jacquinot parvient à persuader les Japonais d’un côté, les Chinois et le maire de Shanghai de l’autre, de lui confier la responsabilité d’une zone qui, faute d’accord entre les parties sera dénommée la « Zone Jacquinot » et devra, en principe, être épargnée par les tirs et les bombardements. Au plus fort de la crise, on y dénombrera plus de 180 000 personnes.
Jacquinot en est, en quelque sorte, le chef de gouvernement ; il y crée une police, un service de santé, des comités de quartier et s’affaire à récolter les dons qui permettent de nourrir les réfugiés. Une véritable cité autonome voit le jour sous son impulsion. Jacquinot fait école : quand l’armée japonaise s’approche de Wuhan, avec son aide, une « Zone Jacquinot » se met en place.
Cette intense activité ne lui laisse évidemment pas de temps pour les tâches ordinaires d’un jésuite. Les relations avec ses supérieurs se dégradent et dès lors que la victoire du Japon permet le départ progressif des réfugiés, Jacquinot doit envisager son rapatriement. Il retrouve une France occupée où il enchaînera les missions de catéchèse et d’enseignement. Mais, en 1945, le Saint Siège se souvient de l’expérience de Jacquinot et l’envoie accomplir des missions d’aide au retour des prisonniers et déportés. Épuisé par la leucémie, Jacquinot décèdera ainsi à Berlin en octobre 1946.
C’est donc une vie et une expérience passionnante qui sont évoquées dans cet ouvrage. Mais quel dommage que l’auteur, ancien professeur d’histoire contemporaine à l’ENS de Lyon et ayant enseigné quelque temps à Shanghai, n’est pas su ou pas voulu s’émanciper du commentaire scrupuleux des quelques sources sur lesquelles il s’est fondé. En dépit de la richesse des documents, la lecture demeure austère et même ardue, le style laborieux et le contexte complexe de la Chine de la première moitié du XXe siècle trop confusément évoqué.

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