Comment la Chine écrit son histoire. L’invention d’un destin mondial
Victor Louzon.
Tallandier, 2025

Incapable de convertir leur richesse en puissance les Européens ont cessé de produire à leur propre sujet de « grands récits » donnant sens à leur action et à leur place dans le monde – une stérilité aux causes multiples. Ailleurs, l’usine à grands récits se porte mieux : États-Unis, Chine… Cette dernière, où l’histoire est particulièrement sensible à la légitimité du régime, entend « regagner en pouvoir discursif à l’international ». On voit ainsi renaître un discours sur une irréductible différence chinoise : le Parti communiste opère une relecture de sa propre histoire à la lumière de ses ambitions mondiales. La Chine se veut ainsi à la fois porteuse d’un antique message universaliste, pôle structurant d’une Eurasie unie par ses échanges, centre vertueux de l’Asie orientale, découvreuse bienveillante du monde, empire sans domination coloniale, pays dominé durant un siècle par l’impérialisme, nation intrinsèquement pacifiste, championne du « Sud », territoire injustement mutilé, mais promis à la réunification.
Maître de conférences à la faculté des Lettres de Sorbonne-Université, Victor Louzon examine successivement ces différents thèmes, aux usages assez divers, du « grand récit chinois ». Le passé demeure, en Chine, fort présent : en 2021, le Parti introduit le très antique concept de 天下 (« tout ce qui est sous le ciel », traduit par « monde »), couronnant la réhabilitation du confucianisme et un effort pour penser ce monde avec des catégories propres au patrimoine conceptuel chinois. Dans les faits, une centralité plus compatible avec le nationalisme culturel qu’avec le désir de dépasser la nation. Idem avec les Nouvelles routes de la soie (Belt & Road Initiative) : le premier grand dépaysement intellectuel de la Chine avant la rencontre avec l’Europe moderne désigne à présent un gigantesque ensemble d’investissements liant ce pays à l’Eurasie et moindrement à l’Afrique et l’Amérique latine. A compter de la dynastie Tang naît le monde sinisé, dont le centre se veut matrice de l’Asie (une catégorie européenne qui s’imposera à la région au XIXe siècle). Zheng He et ses expéditions maritimes sous les Ming : un anti Christophe Colomb. Ni conquête, ni commerce, ni conversion, ni connaissance… mais demande de reconnaissance de la part d’une Chine tenante d’une mondialisation vertueuse et non prédatrice ? Vis-à-vis de ses marches, elle s’affirme dépositaire d’une « mission civilisatrice confucéenne » et soumet ses proches voisins à un système tributaire qui, à compter de l’intrusion occidentale, se délite au profit du droit international. C’est le « siècle d’humiliations », dont le récit, selon notre auteur, s’appuie « sur des faits incontestables » mais escamote des « détails importants ». Lesquels ? Le lecteur restera sur sa faim… L’exceptionnalisme chinois serait caractérisé par une forme pacifique d’universalisme, mot d’ordre de sa modernité, de Sun Yatsen à Xi Jinping. Engagé dans une voie de développement non conditionnée par les valeurs occidentales, l’Etat-Parti passe du cosmopolitisme – le maoïsme radical se voulait nouvel universalisme – à un internationalisme toujours subordonné au projet de puissance nationale.
Une histoire à l’occasion enjolivée – ce qui n’a rien de particulièrement chinois : le récit officiel présente le pays comme acteur, depuis l’antiquité, d’une mondialisation – non belliqueuse, non prédatrice, non missionnaire – alternative à celle de l’Occident et au consensus de Washington. Le mérite de ce petit ouvrage est de questionner posément, avec plus ou moins de pertinence selon les thèmes, ce récit produit par une Chine « omniprésente dans les médias mais mal connue du grand public ». L’un expliquant l’autre ?

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