Les mystères de la porcelaine bleue Quand la France des Lumières espionnait la Chine
Payot – avril 2026

Dans la pensée des Lumières, la Chine industrieuse est omniprésente. Et non moins dans le projet français de modernisation économique. Grande Muraille, Grand canal, ponts, porcelaines à la qualité inégalée, hydraulique, soieries, laques, papiers peints, vernis, cloches… La Chine est reconnue pour l’ancienneté pluriséculaire de ses institutions et la prospérité de son économie agricole, son savoir suscite l’envie de l’Europe entière, dont les États tentent de percer les secrets pour renforcer leur puissance. Mais, hors Canton, le pays demeure quasi interdit jusqu’au début du XIXe siècle. Son dévoilement, à compter des Ming, sera donc l’affaire des religieux. Pionniers de la Mission française, les jésuites « mathématiciens du roi » arrivent en 1688 à Pékin, et Louvois compte sur eux pour observer et rapporter. Héritière du colbertisme, la monarchie encourage l’espionnage industriel, le débauchage d’ouvriers étrangers et les enquêtes techniques. François-Xavier Dentrecolles, missionnaire né à Limoges, s’installe deux décennies durant dans le Jiangxi, et recueille des informations auprès des ouvriers convertis de Jingdezhen. Il est le premier à identifier les deux éléments entrant dans la composition de la pâte à porcelaine – le kaolin et le pétunsé -, à décrire la chaîne de fabrication – façonnage, couleurs, cuisson… Sur fond de querelle des rites chinois déchirant l’Église et d’édits impériaux chinois tolérant ou interdisant le christianisme, nombre de ses confrères écrivent sur la Chine : Lettres édifiantes et curieuses, descriptions historiques ou géographiques, tandis qu’à compter de 1720 une liaison commerciale régulière relie Lorient à Canton.
Aloys Ko et Etienne Yang, deux séminaristes Chinois arrivés en France en 1754, vont devenir d’exceptionnels agents de la Couronne pour la collecte d’informations techniques, recrutés et formés pour observer manufactures et campagnes chinoises par Henri-Léonard Bertin, secrétaire d’État de Louis XV. Il continuera sous Louis XVI à centraliser pour le compte de la royauté la correspondance avec les missionnaires de Pékin, à qui il transmet les questionnaires des savants et des experts : la France doit bénéficier des secrets et forces de la Chine. Grand architecte des échanges – volatils – entre le royaume des Bourbons et l’Empire du Milieu, pilote de la politique royale en matière d’encouragement à l’innovation dans les domaines agricole, manufacturier et minier, les quinze volumes de ses Mémoires concernant les Chinois constituent jusqu’à la Révolution l’essentiel des savoirs sur la Chine en France. Elle signe la fin d’une époque où la Chine avait été un plateau d’expertise technique, avatar d’une économie politique qui avait fait de l’imitation, de l’enquête et de l’espionnage l’un des moyens de sa puissance. Une partie de l’Europe, dont la Russie, a érigé l’empire des Qing en soutien puissant du perfectionnement de ses arts, agriculture, gestion des ressources humaine, subsistance des populations. Après Bertin, le port de Canton, où sont confinés les Occidentaux, devient une source considérable d’accumulation de savoirs sur la Chine. Dans la seconde moitié du XVIIIe, grains (greniers publics, stockage, police) et charbon alimentent les échanges entre l’administration royale et ses correspondants en Chine. Celle-ci est aussi le point nodal du débat sur l’économie politique : le rêve colbertiste de potentielles voies chinoises de « perfectionnement des sciences et des arts » se double d’une recherche d’un modèle politique et économique alternatif aux grandes puissances européennes. Même si la royauté a soustrait à l’empire chinois nombre de secrets, aucune invention chinoise n’y fut véritablement répliquée. Les imitations d’inspiration chinoise participent à la vitalité inventive de l’économie d’Ancien Régime. Les matériaux venus de Chine constituèrent ainsi l’un des laboratoires les plus fascinants : la confrontation des cultures techniques comme voie d’accès à l’intelligence du monde.
Modèle exalté, discuté, laboratoire imaginaire, érigée en antithèse de la société d’Ancien Régime, la Chine du XVIIIe siècle s’impose comme un sujet passionnel ; il y a une politisation des savoirs chinois – caution pour les Physiocrates, argument pour leurs opposants : des regards controversés. Le but de cet espionnage industriel fut par ailleurs moins de copier que de comparer un géant démographique et modèle d’État agrarien, placé au centre de la technologie politique de Lumières qui regardaient vers l’avenir, mais aussi vers l’ailleurs. « A l’heure où la Chine redevient un acteur central de l’innovation, cette histoire résonne étrangement », note judicieusement Sébastien Pautet, chercheur associé à l’Université Paris Cité au terme d’un ouvrage novateur, toujours érudit, jamais ennuyeux. Et dont la lecture, au vu de ce que sont aujourd’hui les relations entre la France et la Chine invite fort à se demander s’il y a vraiment quelque chose de nouveau sous le soleil… L’occasion aussi de s’inspirer du sage conseil du Père J.B. du Halde, auteur de la fameuse Description de l’empire de la Chine, référence incontournable durant tout le XVIIIe siècle : « il n’y a pas de meilleur moyen de s’instruire de la Chine que par la Chine elle-même, car par là on est sûr de ne point se tromper ».

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