China’s Quest to Engineer the Future. Breakneck
Dan Wang
London, Penguin Random House, 2025

Silicon Valley, Shenzhen, Wall Street, Beijing déterminent aujourd’hui ce que partout l’on pense et achète : si nous ne comprenons pas comment interagissent Chine et Etats-Unis, moteurs du changement global, on ne comprend pas la plupart des grands changements d’un monde dont les autres pays sont trop matures ou trop jeunes pour égaler l’impact des deux superpuissances. C’est le cas des Européens et leur sens de l’optimisme qui ne concerne que le passé, engoncés dans leur économie muséale. Chinois et Américains sont semblables : matérialisme, culte de la réussite entrepreneuriale, esprit de compétition, pragmatisme, goût de la technologie et des grands projets, élites souvent mal à l’aise avec les vues politiques du peuple. Les leaders chinois apprennent de l’Europe, du Japon, de Singapour, mais plus que tout autre pays admirent les USA. Durant plusieurs décennies Beijing et Washington ont établi un partenariat économique ayant formidablement fonctionné au profit du consommateur américain et de l’ouvrier chinois. Il a laissé place à défiance mutuelle, compétition économique, technologique, diplomatique : cette hostilité peut-elle demeurer gérable ? Elle met face à face une élite américaine composée essentiellement de juristes, excellant dans l’abstraction, et une classe technocratique chinoise, principalement des ingénieurs, excellant dans la construction. D’un côté un État ingénieur, construisant grand et vite, de l’autre une société juridique, bloquant tout ce qu’elle peu, le bon comme le mauvais.
État ingénieur vs société juridique
L’Amérique a un gouvernement de juristes, par les juristes, pour les juristes, tournés vers litiges et régulations, qui ont permis quelques-uns des succès de la Silicon Valley… dans un pays manquant de logements et d’infrastructures depuis les années 1960. A compter de cette époque, la gauche américaine poursuit une « démocratie du procès », un fétichisme procédurier valorisant le processus au détriment du résultat et un biais systémique vers le bien-être. Les juristes (400 pour 100.000 habitants, trois fois plus qu’en Europe) se sont emparés de questions laissées ailleurs aux électeurs et régulateurs. L’État ingénieur, lui, peut faire de bonnes choses comme les pires ; plus qu’autocratie ou modernisateur high tech, il combine croissance économique et contrôle politique. Les deux superpuissances s’encerclent, réorientent leurs économies et appareils de sécurité nationale en vue d’un conflit. Les juristes ont ainsi multiplié les contrôles légaux contre la technologie chinoise : ils n’ont fait que la stimuler…
L’État ingénieur a une carte puissante : exploiter le dynamisme physique ; son trait majeur est le gigantisme des travaux publics, quel qu’en soit le coût humain ou financier. La Chine pratique peu la redistribution au profit d’un agenda léniniste conservant une marge de manœuvre considérable pour gérer les ressources économiques, afin de maintenir le contrôle politique et construire un monde post-pénuries : c’est le « socialisme aux caractéristiques chinoises ». Elle dispose ainsi du réseau de TGV plus long que celui du reste de la planète, des ports les plus actifs au monde, construit chaque année près de la moitié de ses capacités solaires et éoliennes, et a en chantier 31 centrales nucléaires (1 aux USA). C’est à travers les travaux publics que le socialisme aux couleurs de la Chine fournit à sa population des améliorations matérielles : le pays est gouverné par des conservateurs déguisés en gauchistes : aucun autre pays n’est aussi peu taxé, n’affiche de si faibles dépenses sociales (10% du PIB, 30% en Europe). L’État ingénieur produit aussi beaucoup de problèmes : dette massive, infrastructures peu utiles, problèmes environnementaux, système de santé et droit du travail défaillants, surcapacités industrielles… Les Américains vivent eux dans les ruines d’une civilisation dont l’infrastructure est à peine maintenue en état, peu développée ; leur société juridique, née d’une nécessaire correction des problèmes des années 1960 et qui excelle à protéger les riches, est devenue cause de beaucoup des présents problèmes. Le futur serait meilleur si la Chine pouvait apprendre à construire moins, à conforter ses consommateurs, les États-Unis à construire plus et recouvrer leurs capacités manufacturières.
Shenzhen a été l’épicentre du plus grand projet économique du XXe siècle : mettre un smartphone entre les mains de tous les habitants de la planète, développant une vision radicalement différente de celle de la Silicon Valley : technologies physiques et industrielles ici, virtuelles là-bas. Au cœur de l’avancée chinoise dans les technologies avancées, une capacité spectaculaire d’apprendre en faisant et améliorant constamment avec, à Shenzhen, la main-d’œuvre la plus expérimentée au monde ; cette main d’œuvre industrielle chinoise compte 100 millions d’individus, soit 8 fois plus qu’aux USA. Ces derniers, priorisant économie financière et virtuelle, effectuent la recherche fondamentale, les entreprises de la République populaire assurent la production… Priorité à l’économie réelle : le Parti communiste chinois est l’institution mondiale la plus obsédée de technologie, il veut que la part manufacturière de l’économie reste constante (28% du PIB, 10% aux USA).
Au-delà de ces succès, l’État ingénieur a commis une erreur colossale : s’engager dans l’ingénierie démographique. Justifiée par les pénuries, la politique de l’enfant unique a, durant 35 ans, produit plus de douleur sociale qu’aucune autre au cours du dernier demi-siècle. Conçue par un spécialiste des missiles elle a conduit un pays, où l’on vit certes aujourd’hui mieux que jamais, à devenir vieux avant que d’être riche. La politique de « zéro COVID » est pour sa part emblématique des mérites et folies de cet État ingénieur : un puissant rappel qu’il peut accomplir ce que peu d’autres nations pourraient simplement tenter, et un révélateur de ce que son application littérale de la loi peut conduire en termes de résultats tragiques pour le bien-être et la liberté des gens. L’économie qui émerge de la pandémie est caractérisée par un fort chômage des jeunes, une confiance précaire des ménages et une faible demande intérieure tandis que s’effondre l’investissement dans le capital-risque… L’État ingénieur demeure incroyablement puissant et fera de la Chine le leader technologique des industries manufacturières, mais ne remplacera pas les États-Unis comme nation prééminente : la névrose de contrôle des ingénieurs est la limite fondamentale à la puissance chinoise, même si elle la propulsera en position dominante des chaînes d’approvisionnement high tech, avec une capacité militaire à même de défier l’hégémonie américaine en Asie. Une diplomatie à la peine, un soft power faible (les ingénieurs ne comprennent pas la plaisanterie) : la Chine peut devenir une Allemagne de l’Est qui a réussi…
Chine, États-Unis, deux pays en voie de développement…
La compétition sino-américaine sera gagnée par le pays travaillant le mieux pour sa population. Le monde serait meilleur si Chine et USA pouvaient adopter quelques pathologies de l’autre – la capacité de construire pour les citoyens américains d’une part, pluralisme et protection légale du citoyen chinois de l’autre -. Il faut diminuer la domination des hommes de loi aux La compétition sino-américaine sera gagnée par le pays travaillant le mieux pour sa population. Le monde serait meilleur si Chine et USA pouvaient adopter quelques pathologies de l’autre – la capacité de construire pour les citoyens américains d’une part, pluralisme et protection légale du citoyen chinois de l’autre -. Il faut diminuer la domination des hommes de loi aux États-Unis, qui doivent retrouver leur héritage d’ingénieur du XIXe siècle et une plus grande diversité de voix au sein des élites ; la gauche qui poursuit une démocratie du procès et la droite destructrice ont volé au peuple la désirabilité du dynamisme physique. Les Américains doivent comprendre que la société peut prospérer sans donner le pouvoir aux juristes de tout « micro-gérer ». « La Chine restera toujours un pays en développement », clament ses dirigeants. Les USA devraient également se considérer comme un pays en développement, un terme à embrasser avec fierté. La grande forteresse Chine, qui s’éloigne de l’Occident, demeure un angle mort pour les Américains. Il conviendrait d’abord que ces derniers développent une meilleure compréhension de la manière dont ce pays est devenu superpuissance technologique – ce n’est pas le vol… -, développent quelque humilité et fassent de cette Chine un pair méritant d’être étudié. Plus les deux pays se connaîtront, mieux ce sera : il faut de nouvelles lentilles pour comprendre les deux superpuissances. Chacune offre la vision de ce que l’autre peut améliorer si seulement leurs dirigeants et populations voulaient bien y jeter autre chose qu’un regard fugace…
Canadien d’origine chinoise, analyste technologique ayant aussi longtemps travaillé en Chine qu’aux États-Unis, Dan Wang est aujourd’hui chercheur associé à l’université Stanford (Californie). Convaincu que les deux pays montrent l’inadéquation des étiquettes du XXe siècle – capitaliste, socialiste, néo-libéral…- son ouvrage offre une rafraîchissante et passionnante réflexion sur la réalité des deux protagonistes majeurs de la compétition darwinienne entre nations. À des années-lumière de la production médiatique et universitaire hexagonale, qui n’accouche plus que d’un manichéisme d’opinion, le plus souvent sous forme de tract. On souhaite à Dan Wang bien du courage si l’idée lui prenait de chercher un éditeur français…

Réagir